Amanda frissonna au moment de s’engager dans l’interminable couloir bordé de cellules. Les prisons l’impressionnaient davantage que les Morgues, peut-être simplement parce qu’il s’en dégageait plus de haine, de violence et de folie. Les Morgues, elles, n’exprimaient que la tristesse et le désespoir. Et puis, les morts ne chuchotaient pas, ne bougeaient pas, ne toussaient pas. Elle refusait de regarder autour d’elle, mais elle sentait que tous les prisonniers la suivaient des yeux. Certains sifflèrent sur son passage, d’autres lui lancèrent des injures gratuites. Elle s’efforça de ne pas y prêter attention et marcha toujours droit devant elle, d’un pas régulier et quelque peu pressé. Jack Spader ouvrait la marche aux côtés d’un gardien, et il ne semblait absolument pas gêné par ce cadre hostile. Mentalement, Amanda se demanda s’il lui arrivait de penser à tous les criminels qu’il avait arrêtés, et à leur probable désir de vengeance.
Le gardien qui les accompagnait s’immobilisa et ouvrit une autre porte ; une pancarte salie par la poussière annonçait qu’on pénétrait dans le quartier de détention réservé aux mineurs. Amanda ne s’était pas attendue à voir tant de prisonniers dans cette partie du bâtiment. De jeunes garçons étaient allongés sur leur couchette, amorphes ; d’autres s’étaient seulement assis par terre, dans un coin, comme pour ne pas être vus. Ils étaient plus silencieux que leurs aînés ; seuls trois d’entre eux, probablement les plus âgés, ouvrirent la bouche pour lancer des insultes. Les autres se contentèrent de les regarder passer, sans dire un mot.
Le surveillant s’arrêta à nouveau, cette fois devant une cellule. La cellule d’Eriq Johnson. Celui-ci était assis en tailleur sur son lit et regardait fixement devant lui. Il parut ne pas reconnaître l’inspecteur Spader et ne réagit pas lorsque la porte s’ouvrit en grinçant.
Amanda s’avança en premier et pénétra dans la cellule : « Prends tes affaires, Eriq : on s’en va. »
L’interpellé ne réagit pas. Il semblait presque figé, statufié.
Amanda s’agenouilla et tendit la main en avant, pour l’inciter à bouger : « On va sortir d’ici, d’accord ? Tu n’as rien à faire dans cet endroit, absolument rien. »
Le garçon bougea lentement la tête en direction de la porte ouverte. Il était visiblement indécis, se demandant ce qu’il devait faire et comment il devait réagir.
« Tu n’as rien à craindre, lui assura Amanda. Je suis de ton côté, et je sais que tu n’es pas responsable de ce qui s’est passé. »
Eriq se décida enfin et déplia ses longues jambes pour se lever. Il semblait particulièrement à l’étroit dans cet environnement trop petit pour lui, et il n’osait pas observer ce qui se passait dans les cellules voisines. Il fixait uniquement le sol, faisant abstraction de tout le reste. Les autres prisonniers, le gardien, les barreaux, Jack Spader… Il faisait comme si rien de tout cela n’existait.
Ils remontèrent le couloir dans l’autre sens, toujours poursuivis par les cris des détenus, récupérèrent les maigres effets personnels d’Eriq et se retrouvèrent enfin à l’air libre, pour le plus grand soulagement d’Amanda. Elle ne souffrait pas de claustrophobie, et pourtant elle s’était sentie étrangement oppressée dans ces murs épais, derrière ces grilles et ces barreaux inattaquables.
« Je parie que tu es content de sortir de là, pas vrai ? », lança-t-elle à l’attention d’Eriq. Mais le jeune garçon s’enfonça davantage dans son mutisme.
Amanda refusa de se laisser décourager :
« Et maintenant, que dirais-tu d’un bon gros hamburger pour fêter ta sortie ? »
L’interrogé n’articula aucun son ; cependant, il hocha doucement la tête, et Amanda fut ravie d’avoir enfin obtenu une réaction. Elle se tourna vers son compagnon : « Et vous, Inspecteur ? Avez-vous quelque chose contre les hamburgers ?
-Non, répondit Jack. Sauf quand ils sont accompagnés d’arsenic.
-Parfait ! Dans ce cas, allons-y. Vous connaissez mieux la région que moi, tous les deux… Eriq, tu as un fast-food préféré, dans le coin ? »
Le jeune garçon hésita, entrouvrit la bouche et…la referma aussi sec.
Le miracle n’était pas pour maintenant.
Jack Spader décida d’intervenir : « J’en connais un à quelques pas d’ici. Son propriétaire est un peu escroc à l’occasion, mais ses hamburgers sont très mangeables…et garantis sans arsenic.
-Dans ce cas, approuva Amanda, je vous suis ! »
Eriq avala son hamburger avec appétit, et Amanda lui en commanda un deuxième, devinant qu’il ne serait pas de trop : la nourriture servie dans les prisons n’était pas réputée pour être délicieuse. Elle avala une gorgée de son soda avant de se lancer ; il était temps de reprendre l’interrogatoire.
« Eriq, est-ce que tu peux me raconter ce que tu as vu dans ce gymnase ? »
L’interrogé plongea ses yeux dans les siens, l’espace d’un instant, et elle put y lire la plus profonde des paniques.
« C’est très important, reprit-elle doucement. Il faut que tu nous aides à comprendre. »
Il se détourna d’elle pour s’intéresser à son hamburger.
Jack décida qu’il en avait assez ; il n’avait pas l’intention de perdre son temps à essayer de ménager un gosse qui n’avait pas l’air vraiment décidé à coopérer.
« Tu es dans le pétrin jusqu’au cou, lui lança-t-il sans délicatesse excessive. Soit tu t’en rends compte et tu te décides à parler, soit tu t’en fiches et tu restes muet. Mais si tu choisis la deuxième solution, j’aurai vite fait de te remettre derrière les barreaux, c’est clair ? »
Amanda Forsythe posa sur lui un regard qui en disait long sur ce qu’elle pensait de sa méthode, mais il l’ignora proprement.
« Alors ? reprit-il à l’intention d’Eriq. Tu optes pour quoi ? »
Des larmes s’étaient mises à couler le long du visage du jeune garçon, mais ce dernier demeurait toujours aussi silencieux. C’était exaspérant.
Amanda posa une main apaisante sur l’épaule du jeune homme : « Je t’assure que nous te croirons, lui dit-elle.
-Même…même si c’est complètement dingue ? »
La voix d’Eriq était étrangement faible ; on aurait dit un petit garçon apeuré, et cette impression contrastait curieusement avec son physique de géant.
« Je sais que tu veux nous dire la vérité, Eriq. Raconte-nous ce qui s’est passé, d’accord ? Nous devons comprendre ce qui est arrivé à Tanya. »
Il s’essuya les yeux d’un revers de main ; il semblait peser le pour et le contre.
« Quoi que tu nous dises, tu n’iras plus en prison, lui certifia Amanda.
-Promis ?
-Promis. »
Jack voulut intervenir pour faire savoir qu’il n’était pas disposé à faire ce genre de promesse, mais il n’en eut pas le loisir : Eriq s’était enfin décidé à parler. En vérité, il paraissait même pressé de se confier, et les phrases qui sortaient de sa bouche se bousculaient presque.
« J’avais séché le cours de maths, c’est pour ça que Tanya est venue me trouver… Elle savait que j’étais au gymnase, parce que j’y suis toujours quand je ne vais pas en cours. Il y a un panneau de basket, là-bas, alors je peux m’entraîner… C’est le seul endroit où je peux jouer…et puis il y a des ballons neufs… C’est vrai que je me suis énervé contre Tanya… Elle me traitait comme un gamin. Elle n’a pas arrêté de faire ça depuis que Maman est morte. Alors ça m’a agacé, je lui ai dit de partir, de me ficher la paix… Je ne sais pas si c’est ce qu’elle allait faire, mais tout à coup…elle a semblé avoir mal. Elle est tombée à genoux, elle m’a demandé de l’aider, mais je ne savais pas quoi faire… Je ne pouvais rien faire. Elle transpirait beaucoup, il y avait comme des cloques sur sa peau, partout…et puis…et puis… » Il étouffa un sanglot ; c’était visiblement là son plus douloureux souvenir. « Et puis sa tête a pris feu. Je sais que ça a l’air fou, mais c’est ce qui s’est passé. Je vous jure que c’est vrai. Une grande flamme est sortie de sa tête, elle a crié…et je me suis sauvé. Ça me flanquait trop la trouille, je ne comprenais pas… J’avais peur…qu’il m’arrive le même truc. Alors je me suis enfui. Je n’ai même pas pensé à prévenir quelqu’un, j’avais la frousse… C’était comme si je délirais…
-Et c’est avec ça que tu espères sauver ta tête, peut-être ? »
Jack Spader ne s’était pas vraiment attendu à ce genre de discours, et il était absolument incapable d’y accorder la moindre valeur.
Il constata, non sans surprise, qu’il n’en allait pas de même pour Amanda Forsythe, qui ne prêta aucune attention à sa remarque et invita Eriq à faire de même : « Dis-moi, est-ce que Tanya était malade avant de venir au lycée ? Est-ce qu’elle semblait souffrante ?
-Non… Je ne pense pas…mais je n’en suis pas sûr non plus. Tanya se levait plus tôt que moi pour rejoindre une copine, et elles allaient au lycée ensemble… »
Jack intervint de nouveau, plus calmement toutefois : « Le prénom de cette amie, ce ne serait pas Alice, par hasard ? »
Il hocha vivement la tête pour confirmer : « Si ! Alice Elwes. Elles partaient toujours ensemble. Tanya et elle étaient copines depuis la rentrée…
-Cette Alice affirme que ta sœur ne se sentait pas bien. D’après elle, elle voulait aller à l’infirmerie après t’avoir parlé. Elle ne t’en a rien dit ? »
Eriq haussa lourdement les épaules : « Elle était furax. Tout ce qu’elle voulait, c’est me ramener en cours.
-Et tu n’as rien remarqué d’inhabituel ? », lui demanda Amanda.
« Juste qu’elle transpirait…
-Avant que tout ne se déclenche ?
-Oui…avant que…que…qu’elle ne prenne feu. Et puis elle était moins couverte que d’habitude. Il ne faisait pas chaud, c’est pour ça que j’ai trouvé ça un peu bizarre…mais je me suis dit que c’était parce qu’elle était très énervée.
-D’après le directeur-adjoint du collège, elle était fiévreuse. C’est pour ça qu’elle avait demandé à aller à l’infirmerie. Mais je ne vois pas trop ce que ça change à l’histoire. Les gens ne prennent pas feu subitement, sans aucun motif…
-C’est pourtant ce qui s’est passé ! », affirma le garçon, comprenant ce que cela sous-entendait. « Je vous jure que c’est la vérité ! J’étais là, je l’ai vu et…
-On te croit, Eriq. », le rassura Amanda.
« Bien sûr, rétorqua Jack. On le croit. Et on croit aussi aux petits hommes verts. Et peut-être même aux elfes, pendant qu’on y est. Et aux vampires.
-Croire ne signifie pas toujours comprendre, Inspecteur. », remarqua froidement la scientifique.
« Vous le croyez peut-être, répliqua Jack, mais pas moi !
-Attendez de savoir de quoi il en retourne avant de vous prononcer.
-Ce que j’attends surtout, c’est de voir où va nous mener votre crédulité. »
Cette répartie fut de trop : Amanda Forsythe se leva vivement, ignorant les regards inquisiteurs qui s’étaient tournés vers leur table.
« Viens, Eriq. Je vais te raccompagner chez toi, d’accord ? »
L’interpellé ne protesta pas et se leva à son tour, emportant son hamburger encore intact avec lui. Avant de pousser la porte, il se tourna vers le policier et répéta encore, dans un murmure à peine audible : « Je vous jure que c’est vrai. »
Jack regarda la porte claquer derrière Amanda et décida qu’il était temps pour lui de regagner son bureau.
« C’est complètement stupide. », se dit-il à lui-même tandis qu’il sortait son portefeuille pour régler la note. En apparence, effectivement, c’était le cas : un corps humain ne pouvait pas s’enflammer comme ça, comme par magie… La version donnée par Eriq Johnson paraissait extraite d’un conte fantastique. Mais le plus fou, dans tout ça, c’est qu’il donnait vraiment l’impression d’être sincère. « Ce gamin doit avoir une araignée au plafond. », songea-t-il encore au moment de sortir du fast-food. « Ou bien… » Il interrompit sa réflexion, agacé : ou bien quoi ? Ou bien il disait la vérité ? Impossible. Et pourtant…
« Croire ne signifie pas toujours comprendre. »
Après tout, ce n’était pas si faux. N’était-il pas tenté de croire le témoignage que venait de lui livrer Eriq Johnson ?
Refusant d’y songer davantage, Jack prit la direction du commissariat.
La jeune fille aux tresses blondes consulta sa montre d’un air navré : il lui restait à peine vingt minutes avant le début des cours, et elle n’avait toujours pas révisé sa leçon d’Histoire. Évidemment, c’était entièrement sa faute : depuis qu’elle s’était trouvée un nouveau petit copain, elle n’avait plus vraiment la tête aux révisions. Elle se promettait toujours de se mettre sérieusement au travail, puis elle changeait brusquement d’avis, oubliait toutes ses bonnes résolutions et décrochait le téléphone pour fixer un rendez-vous avec Jeff. Ce n’était pas bien, et elle le savait parfaitement…mais elle était amoureuse, après tout, et pour une fois, elle avait peut-être déniché la perle rare. Est-ce que c’était une excuse suffisante pour saborder ses études ? Une intuition lui disait que l’argument ne ferait pas le poids devant le professeur d’Histoire…et encore moins devant ses parents.
Il y avait encore beaucoup d’animation dans les couloirs du lycée Eisenhower, et la jeune fille, qui s’appelait Angela mais préférait de loin le diminutif Angie, décida de trouver refuge dans une salle de classe. Pour plus de facilité, elle opta pour la salle 107, car c’était toujours là que se tenait le cours d’Histoire.
La porte était entrouverte, et cela la contraria un peu ; elle tendit l’oreille, cherchant à percevoir des bruits de voix, des rires, quelque chose capable de remettre ses projets en question. Elle eut un peu honte de réaliser qu’elle désirait plus que tout avoir une bonne excuse de ne pas ouvrir ce maudit cahier d’Histoire pour pouvoir rejoindre Jeff. Ce n’était pas le cas. Tout était parfaitement tranquille, et elle s’attendait presque à trouver la salle déserte.
Pourtant, il y avait quelqu’un, une fille de sa classe. Elle s’appelait Kristy, et Angela, même si elle ne la trouvait pas antipathique, ne lui avait jamais beaucoup parlé. Pourtant, lorsqu’elle aperçut le classeur posé devant elle, elle décida d’entamer la conversation :
« Tiens, toi aussi tu as du retard à rattraper ? Ce prof est fêlé, si tu veux mon avis : la chronologie qu’il nous a donnée à apprendre ressemble presque à une encyclopédie ! L’histoire romaine…qu’est-ce qu’on en a à cirer, je te le demande ? On est aux États-Unis, ici, pas à Rome ! Pff ! Enfin, puisqu’il faut le faire… »
Elle attendait une réaction, une réponse, mais rien ne vint : Kristy Holbrook était pliée en deux sur sa chaise, et elle ne lisait pas ses cours. Angela se demande si elle l’avait entendue et si elle avait décidé de l’ignorer. Puis elle entendit un gémissement, faible mais réel, et elle posa ses affaires sur une table avant de s’approcher davantage, précautionneusement : « Kristy ? Tu vas bien ? »
Comme brusquement rappelée à la réalité, la jeune fille releva la tête…et Angela sursauta malgré elle, un peu effrayée : de grosses gouttes de sueur coulaient le long du visage mortellement blanc de Kristy, à un tel point que des mèches de cheveux s’étaient collées à sa peau. Ses yeux, à eux seuls, exprimaient une détresse complète. On aurait dit qu’ils lançaient des SOS.
« Kristy ? », répéta Angela, interloquée. « Mais qu’est-ce que tu as ? »
Elle ouvrit péniblement la bouche, essaya de parler, y renonça…et réussit finalement à articuler quelques mots : « J’ai mal. S’il te plait…aide-moi. »
Angie ne s’était jamais trouvée dans une situation pareille, et elle ne savait vraiment pas quoi faire. Cependant, elle se força à contrôler la situation :
« Oui, bien sûr ! Bien sûr ! Je vais t’aider ! Il faut que tu ailles à l’infirmerie…et pour une fois, on se passera de l’autorisation du directeur. Quand l’infirmière te verra, elle comprendra qu’on n’avait pas le choix. Tu es d’accord, Kristy ? Tu te sens capable d’y aller ?
-Je… Je crois, oui.
-Très bien. Laisse ton sac ici, je te le ramènerai après. » Elle observa sa compagne, qui essayait de se lever : « Tu veux que je t’aide à marcher ?
-Non… Je crois…que ça ira. Ça tourne un peu, mais ça ira… » Elle sortit un grand mouchoir de sa poche et s’épongea le front : « J’ai si chaud !
-Je crois que tu as une sacrée fièvre ! », nota Angela. « Tu dois avoir la grippe, ou quelque chose comme ça…
-J’ai… J’ai déjà été malade…la semaine dernière. Je pensais que c’était passé… » Elle manqua de trébucher, et retrouva son équilibre de justesse : « …mais c’est peut-être revenu.
-On dirait bien ! », approuva Angie, qui suivait sa progression avec une certaine dose d’angoisse.
Elles sortirent dans le couloir, et Kristy s’immobilisa un instant, étourdie.
« Ça va ? », s’inquiéta Angela, qui avait complètement chassé de son esprit le cours d’Histoire et la chronologie qu’elle s’était pourtant jurée de réviser…ou du moins de survoler.
L’interpellée acquiesça, voulant la rassurer : « C’est juste…le bruit… J’ai mal à la tête.
-Ne t’en fais pas. L’infirmerie n’est pas loin, et normalement, l’infirmière est là à cette heure. »
Pourvu que la normalité soit toujours d’actualité, pensa-t-elle subitement. Elle avait le vague pressentiment que Kristy était au bord de l’évanouissement.
Surpris devant la démarche hésitante de celle-ci, des élèves s’écartaient pour les laisser passer…et pour mieux les observer. Angela était plutôt pressée d’arriver à destination, mais une voix la cloua sur place : « Angie ? Qu’est-ce que tu fais ? »
Elle se retourna, le cœur battant à 200 à l’heure : Jeff était là, entouré de ses deux meilleurs amis, ceux qu’il considérait comme ses frères et qui l’accompagnaient presque tout le temps.
« Je croyais que tu avais une urgence. », plaisanta-t-il.
« C’est un peu le cas. », répondit Angela. « Je vais conduire Kristy à l’infirmerie… Elle a vraiment l’air très malade ! »
Jeff s’était rapproché, et il ne le démentit pas.
« Vous voulez qu’on vous accompagne ? », proposa-t-il aimablement.
Angela sourit, séduite par les bonnes manières de son Prince Charmant. Elle allait répondre par l’affirmatif lorsqu’un cri jaillit de la gorge de Kristy Holbrook. Aussitôt, elle fit volte-face…et hurla à son tour, avant de se réfugier instinctivement dans les bras de Jeff.
Kristy s’était effondrée en plein milieu du couloir, et des cloques épouvantables apparaissaient sur chacune des parties de son corps. Des murmures diffus s’élevèrent, tandis que Kristy tentait de lancer un ultime appel à l’aide : « J’ai mal ! », cria-t-elle dans un sanglot.
Un deux camarades de Jeff voulut venir à son secours, mais le deuxième l’en empêcha d’un geste. Au même instant, une immense flamme orangée sortit de la tête de Kristy, ne lui laissant même pas le temps de réagir. Des clameurs horrifiées fusèrent de tous les côtés, les « Mon Dieu ! » effrayés se mélangèrent aux « Nom d’un chien ! » incrédules…et la panique s’abattit enfin sur tout ce petit monde : les élèves se mirent à courir dans tous les sens en poussant des hurlements stridents et désertèrent le couloir, pressés de se retrouver hors du bâtiment, loin de ce phénomène qu’ils ne parvenaient pas à comprendre.
Au milieu du couloir maintenant déserté, gisait une paire de bottines noires : c’était tout ce qui restait de Kristy Holbrook.
Moins de quarante minutes plus tard, Jack Spader contemplait la paire de chaussures et les cendres dispersées tout autour. Lorsqu’il avait eu connaissance de ce nouveau drame, il avait décidé de battre tous ses records de vitesse et avait grillé pour l’occasion quelques feux rouges, profitant de l’avantage que lui conférait le gyrophare bleu placé sur le toit de sa voiture. Il voulait être certain qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie de mauvais goût…et constater que ce n’était effectivement pas le cas ne l’avait pas particulièrement réjoui.
« Alors, Inspecteur ? Est-ce que vous comptez mettre ça sur le dos d’Eriq Johnson ? »
Jack se retourna brusquement et se retrouva face à Amanda Forsythe. La scientifique le dévisageait avec attention, comme pour analyser ses réactions et mieux mesurer l’étendue de sa stupeur.
« Qui vous a avertie ? », lui demanda-t-il, assez acerbe.
« Je vous l’ai déjà dit, non ? J’ai la priorité sur ce dossier, il est donc normal qu’on me prévienne avant vous…
-Vous avez peut-être la priorité, comme vous dites, mais personne ne m’a encore demandé de lâcher cette enquête.
-Je sais bien, et personne ne compte le faire. écoutez, Inspecteur, je peux tout à faire comprendre que vous ayez du mal à accepter la version des faits donnée par Eriq…mais maintenant, il va vous falloir admettre l’évidence. »
Jack soupira : elle n’avait pas vraiment tort. Il décida de capituler :
« Très bien, dit-il. Puisque vous êtes visiblement arrivée sur place avant moi, je vous laisse le soin de m’exposer les faits. Qui était la victime ?
-Une jeune lycéenne ; elle s’appelait Kristy Holbrook. Je n’ai pas encore pu consulter son dossier scolaire, mais de toutes manières, je doute qu’il nous soit très utile.
-Des témoins ?
-Une quarantaine, au minimum. Les cours n’avaient pas encore commencé quand c’est arrivé. Ils ont été regroupés dans une salle, mais ce sera sûrement inutile de tous les interroger. Une jeune fille l’accompagnait quand ça s’est produit. Je crois qu’il serait intéressant de la questionner en priorité, pas vous ? »
Jack approuva : « Si, sûrement. Où se trouve-t-elle ?
-Dans le bureau du directeur. »
Préférant ne pas attendre davantage, tous deux prirent la direction voulue et poussèrent bientôt la porte du bureau réservé à Desmond Hugues. Ce dernier, toujours accompagné de son adjoint, faisait les cent pas ; il ne parlait pas, mais il n’était pas très difficile d’évaluer l’importance de son énervement et de sa contrariété.
Angela était assise dans un coin, sur une chaise pliable, et tenait dans ses mains tremblotantes un gobelet rempli de café noir sans sucre. Elle ne prenait pas souvent ce genre de boisson, mais vu les circonstances, elle avait senti qu’un peu de caféine ne pourrait pas lui faire trop de mal.
« Inspecteur ! », s’exclama Hugues en voyant arriver Jack. « Enfin ! Pouvez-vous me dire ce qui se passe ici ? C’est à n’y rien comprendre… J’ai déjà eu beaucoup de mal à calmer mes élèves –et surtout leurs parents !– après la mort de cette pauvre Tanya… Que vais-je pouvoir leur raconter, cette fois ? Presque tout le lycée était présent quand ce…cette chose est arrivée ! Mettez-vous à ma place ! Il me faut absolument des réponses ! Qu’est-ce que ça signifie ? »
Ce fut Amanda Forsythe qui intervint ; on devinait à sa voix qu’elle était plutôt pressée de mettre un terme aux jérémiades du directeur : « Nous poursuivons l’enquête, Monsieur. » Elle désigna Angela, qui n’avait pas décollé les yeux de son café maintenant presque froid. « Nous devons d’abord interroger cette jeune fille, si vous le permettez.
-Bien sûr, je le permets, mais…
-Auriez-vous l’obligeance de bien vouloir sortir de cette pièce ? »
Desmond Hugues ne s’attendait visiblement pas à se faire expulser de son propre bureau ; il ouvrit la bouche pour protester, mais Christopher McPherson l’en empêcha : « Évidemment, nous allons vous laisser. », dit-il en associant le geste à la parole. Hugues hésita, observa son adjoint, puis décida de l’imiter. Pourtant, au dernier moment, juste avant de fermer la porte, il répéta fermement : « Je veux des réponses, Inspecteur ! »
Amanda et Jack attendirent que la porte soit enfin fermée avant de se tourner vers Angela.
« Nous savons que tu te trouvais en compagnie de Kristy peu avant sa mort, commença la virologue. Est-ce que tu étais amie avec elle ? »
Angela secoua la tête par deux fois avant de trouver la force de murmurer : « Non.
-Alors que faisais-tu avec elle ?
-Je voulais la conduire à l’infirmerie. Elle…elle semblait très malade.
-Qu’avait-elle exactement ?
-Je ne sais pas trop… De la fièvre… Beaucoup, je crois, parce qu’elle transpirait… Et puis elle a dit qu’elle avait mal à la tête.
-Comme Tanya. », souligna Jack pour lui-même.
« Et est-ce que ces symptômes sont apparus subitement ?
-Je ne sais pas… Je suis entrée dans la salle pour réviser, et elle était là… Elle était déjà malade. Je croyais…que c’était un genre de grippe. Il y en a beaucoup en ce moment…mais ce n’était pas ça, n’est-ce pas ?
-Non, en effet. », répondit Amanda.
« Alors qu’est-ce que c’était ? », voulut savoir la jeune fille, alarmée. « On dit que c’est arrivé aussi à une autre fille. Qu’est-ce que c’est ? Est-ce que c’est contagieux ? Est-ce que ça peut s’attraper ? J’étais là, tout près d’elle… Peut-être qu’elle m’a contaminée ! Peut-être qu’on est tous malades et qu’on va tous mourir comme elle ! »
Angela était complètement paniquée, et Amanda essaya de la ramener au calme : « Je ne pense pas que ce soit contagieux. Si ça l’était, il y aurait eu beaucoup plus de cas, et si nous avions accordé de l’importance à ce genre d’éventualité, tout le lycée aurait immédiatement été placé en quarantaine, et nous n’y serions entrés qu’habillés en cosmonautes.
-Vous… Vous êtes sûrs qu’il n’y a pas de risques ? »
Amanda lui adressa un sourire apaisant : « Oui. Tu n’as pas à t’en faire pour ça… Je sais que tu n’étais pas amie avec Kristy, mais j’aimerais que tu répondes à une dernière question, d’accord ?
-Et après je pourrais rentrer chez moi ?
-Bien sûr.
-C’est quoi, votre question ?
-Est-ce que tu sais si Kristy a été malade, durant ce dernier mois ? As-tu remarqué qu’elle était absente ?
-Je ne sais pas… » Angela tira un Kleenex de sa poche et s’essuya les yeux. « …mais je me souviens qu’elle m’a dit qu’elle avait été malade la semaine dernière, et qu’elle croyait que c’était passé… Est-ce que ça peut vous aider ?
-Je crois, oui. », affirma Amanda en se forçant à ne pas avoir l’air trop préoccupée.
« Je peux… Je peux partir, maintenant ? Je voudrais sortir d’ici, s’il vous plait.
-Il n’y a aucun problème. Nous avons juste besoin de ton adresse et de ton numéro de téléphone. »
Angela griffonna ces renseignements sur une page arrachée à son agenda puis quitta les lieux avec empressement. Presque aussitôt, Desmond Hugues refit surface et demanda avec empressement : « Alors ? Vous avez trouvé ?
-Une enquête ne se termine pas en cinq minutes, Monsieur. », remarqua froidement Amanda. « Laissez-nous le temps de poursuivre nos investigations !
-Mais je croyais pourtant que tout était clair ! », protesta Hugues en se tournant vers Jack Spader. « Vous disiez avoir arrêté le coupable, Inspecteur !
-J’étais convaincu qu’il n’y aurait pas de victime supplémentaire. », affirma l’interpellé.
« Eh bien ! C’est réussi !
-Rien de tout ceci n’était prévisible. », souligna Amanda, de plus en plus agacée par le comportement de son interlocuteur. « Et maintenant, si vous voulez bien nous excuser… Nous avons beaucoup de travail devant nous. »
Jack la suivit dans le couloir, qui était devenu étrangement silencieux.
« Vous sembliez pourtant avoir prévu que cette affaire ne s’arrêterait pas là. », nota-t-il tandis qu’ils quittaient l’établissement. « Avouez que ce deuxième cas ne vous surprend pas vraiment…
-Vous faites erreur. », démentit-elle. « J’étais sûre que Tanya Johnson n’avait pas été simplement assassinée, c’est vrai, mais je ne savais pas qu’on devait s’attendre à une épidémie.
-Une épidémie ? Je croyais…
-C’est juste une façon de parler. », le rassura-t-elle. « Il n’y a d’après moi aucun risque de contagion. En fait, lorsqu’on m’a mise sur cette affaire, je pensais qu’il pouvait s’agir d’un cas de combustion spontanée. Avez-vous déjà entendu parler de ces phénomènes ?
-Pas vraiment.
-On a déjà retrouvé de nombreux corps carbonisés dans des pièces parfaitement intactes. Diverses hypothèses ont été émises pour expliquer ces décès : abus d’alcool, foudre…et d’autres beaucoup plus fantaisistes…
-Fantaisistes ? Dans quel sens ?
-Certaines personnes assimilent ces combustions à un genre de vengeance divine.
-Et d’un point de vue purement scientifique, ça s’expliquerait comment ?
-Il n’y a pas encore d’explication définitive à tout ça. Juste des hypothèses invérifiables… Beaucoup de scientifiques se sont penchés sur la question, mais sans vraiment y trouver de réponse. Le premier cas répertorié date de 1731 ; ça s’est passé en Italie. Une comtesse a été retrouvée carbonisée chez elle, dans sa chambre. Dans tous les cas, la combustion semble extrêmement rapide, parce que les victimes ne cherchent pas à appeler à l’aide. On ne connaît pas encore tous les secrets du corps humain, et il est même probable qu’on ne parvienne jamais à les dévoiler, mais la plupart des combustions semblent se produire chez des personnes diminuées physiquement, ou bien dépressives… Ce genre de troubles psychiques peut entraîner une modification du métabolisme et provoquer, entre autres, un déséquilibre en phosphagènes ainsi qu’un comportement anormal du mécanisme de régulation de la chaleur… Ce phénomène, associé à un orage magnétique, pourrait peut-être déclencher une combustion intérieure…
-Et vous pensiez que c’était le cas pour Tanya Johnson ?
-J’ai envisagé cette possibilité dans un premier temps, mais je l’ai abandonnée par la suite. Une combustion spontanée ne présente aucun symptôme. Or, Tanya était fiévreuse, et Kristy Holbrook présentait tous les signes d’un état grippal…
-Pourquoi avez-vous cherché à savoir si elle avait été malade récemment ?
-J’ai posé la même question à Eriq, et il m’a répondu que sa sœur venait tout juste de sortir d’une grippe…
-Vous pensez vraiment qu’il pourrait y avoir un rapport ? »
Elle haussa les épaules : « Je ne sais pas trop…mais je préfère vérifier. Écoutez, je vais rendre visite à Eriq, pour lui demander des précisions à ce sujet. Pendant ce temps, pourriez-vous essayer de prendre contact avec le médecin personnel de Kristy, ou bien avec sa famille ?
-Oui, mais pour leur demander quoi ?
-Vérifiez que Kristy a bien été malade, demandez à savoir ce qu’elle avait et quel traitement elle a reçu. Je vous retrouverai au commissariat d’ici… » Elle consulta brièvement son bracelet-montre : « …disons une heure. Ça vous convient ? »
Jack ne formula aucune objection, et Amanda Forsythe s’immobilisa devant une Ford Mondeo qui, d’après l’autocollant placé sur le pare-brise, provenait d’une agence de location. Elle en ouvrit la portière, et elle allait s’installer au volant lorsque l’inspecteur reprit la parole : « Est-ce que ça vous dérangerait de présenter mes excuses à Eriq Johnson ? »
Amanda sourit : « Pas du tout, mais vous pourriez le faire vous-même, non ? Eriq est trop content d’être sorti de prison pour vous étrangler par simple esprit de vengeance ! Et puis en parlant d’excuses, je vous en dois aussi, je crois : je me suis un peu emportée alors que votre attitude, dans un sens, était parfaitement compréhensible…
-Mais vous aviez raison : Eriq n’a pas tué sa sœur. Reste à découvrir ce qui l’a fait…
-Je crois qu’aucune force extérieure n’a réellement tué Tanya. Quelque chose a été capable d’apporter des modifications radicales à son métabolisme, de telle sorte qu’elle a pris feu de l’intérieur. Tout ce que nous avons à faire, maintenant, c’est d’identifier cette chose, pour éviter que ça ne se reproduise encore. »
Comme convenu, Amanda Forsythe refit son apparition une heure plus tard, alors que Jack Spader se trouvait au téléphone. Elle attendit que la conversation s’achève avant de venir aux nouvelles : « Alors ? Qu’avez-vous trouvé ?
-Kristy Holbrook a bien été malade la semaine dernière. Sa mère me l’a confirmé. Mais elle n’est pas allée chez le médecin ; elle avait une sorte de grippe, avec de la fièvre, des maux de tête… Elle toussait beaucoup, et sa mère allait lui prendre un rendez-vous lorsque tous ces symptômes ont brusquement disparu. D’après Kristy, c’était grâce à un médicament…
-…généreusement offert par l’infirmière de l’école. »Jack posa sur sa compagne un regard des plus surpris, et elle reprit, en guise d’explication : « Tanya aussi sortait d’une maladie similaire. Elle n’a pas raté les cours, parce qu’elle ne voulait pas prendre de retard, mais elle était très atteinte. Elle avait beaucoup de fièvre, des maux de gorge et un rhume. Elle est allée à l’infirmerie pour prendre une simple aspirine, mais l’infirmière lui a donné une gélule en lui promettant que ça allait la soulager. C’est visiblement ce qui s’est produit ; d’après son frère, elle allait beaucoup mieux le soir-même.
-Curieux. », commenta Jack en considérant pensivement son téléphone. « Je n’ai jamais entendu parler d’un médicament aussi miraculeux, et vous ?
-Moi non plus. Et je n’aime pas du tout ça. Je me suis renseignée sur l’infirmière du lycée Eisenhower. C’est une certaine Michelle Winningham. Son mari dirige une importante firme pharmaceutique.
-Alors vous pensez qu’elle s’amuse à distribuer aux élèves qui viennent la voir un médicament qui pourrait être à l’origine de ces décès ?
-C’est le plus probable.
-Mais pourquoi agir de la sorte ? Dans quel but ? Il existe bien des cobayes qui acceptent de tester les nouveaux traitements…
-…mais ils ne le font jamais gratuitement. Et d’après mes sources, les affaires de Philip Winningham ont connu des jours meilleurs. Il a été traîné en justice il y a moins de six mois, à cause d’un médicament qui semblait provoquer des malformations chez les fœtus. Il a eu beaucoup de mal à s’en sortir, et les finances de son entreprise ne sont pas encore au beau fixe. Je suppose qu’il cherche à rectifier le tir en mettant sur le marché un médicament révolutionnaire qu’il teste directement sur la population. Le poste de Michelle Winningham lui permet de le faire sans être inquiétée… J’ai déjà prévenu le FBI : à l’heure qu’il est, des agents s’apprêtent à saluer son mari.
-Et nous, que faisons-nous ?
-Que diriez-vous de visiter l’infirmerie du lycée ? »
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